15/4/2007 La rectitude de ma certitude dans le visage de l'autre !
© Koffi-Yao
La proximité de l'autre est signifiance du visage. Signifiant d'enblée d'au-delà des formes plastiques qui ne cessent de le recouvrir comme un masque de leur présence dans la perception. Sans cesse il perce ces formes. Avant toute expression particulère qui - et sous toute expression particulière qui, déjà pose et contenance donnée à soi, la recouvre et protège - nudité et dénuement de l'expression comme telle, c'est-à-dire l'exposition extrême, le sans-défense, la vulnérabilité même. Exposition extrême - avant toute visée humaine - comme à un tir "à bout portant". Extradition d'investi et de traqué avant toute traque et avant toute battue. visage dans sa droiture du faire-face-à..., droiture de l'exposition à la mort invisible, à un mystérieux esseulement. Mortalité - par delà la visibilité du dévoilé - et avant tout savoir sur la mort. Expression qui tente et guide la violence du premier crime : sa rectitude meutrière est déjà singulièrement ajustée dans
sa visée à l'exposition ou à l'expression du visage. Le premier meurtrier ignore peut-être le résultat du coup qu'il va porter, mais sa visée de violence lui fait trouver la ligne selon laquelle la mort affecte de droiture imparable le visage du prochain ; tracée comme une trajectoire du coup asséné et la flèche qui tue. Mais cet en face du visage dans son expression - dans sa mortalité _ m'assigne, me demande, me réclame : comme si la mort invible à qui fait face le visage d'autrui - Pure altérité, séparée, en quelque façon, de tout ensemble - était "mon affaire". Comme si, ignoréed'autrui que déjà, dans la nudité de son visage, elle concerne, elle "me regardait" avant sa confrontation avec moi, avant d'être la mort qui me dévisage moi-même. La mort de l'autre homme me met en cause et en question comme si, de cette mort invible à l'autre qui s'y expose, je devenais, de par mon éventuelle indifférence, le complice ; et comme si, avant même que de lui être voué moi-même, j'avais à repondre de cette mort de l'autre, et à ne pas laisser autrui seul à sa solitude mortelle. c'est précisement dans ce rappel de ma responsabilité par le visage qui m'assigne, qui me demande, qui me reclame, c'est dans cette mise en question qu'autrui est prochain. Cette façon de me reclamer, de me mettre en cause et d'en appeler à moi, à ma responsabilité pour la mort d'autrui, est une signification à tel point irréductible, que c'est à partir d'elle que le sens de la mort doit être entendu, par delà la dialectique abstraite de l'être et de sa négation à laquelle, àpartir de la violence ramenée à la négation et à l'anéantissement, on dit la mort. La mort signifie dans la concrétude de ce qu'est pour moi l'impossible abandon d'autrui à sa solitude, dans l'interdit à moi adressé de cet abandon. Son sens commence dans l'interhumain. La mort signifie primordialement dans la proximité même de l'autre homme ou dans la socialité. Comme c'est à partir du visage de l'autre que m'est signifié le commandement par lequel Dieu me vient à l'idée.
Emmanuel Levinas, Altérité et transcendance, éditions Fata Morgana, 1995.


