25/10/2007 Venance Konan réagit face aux intimidations
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Je l'ai lue sur Internet ce matin dans votre journal. Parce que, comme vous le savez, je suis en mission hors du pays.
Mais j'avoue qu'avant de quitter le pays, des rumeurs de ce genre m'étaient parvenues. Ça fait longtemps que je suis habitué à ce genre de choses, les rumeurs, les menaces de mort, d'enlèvement. Donc quand les gens m'ont dit cela, je ne l'ai pas vraiment pris au sérieux. C'est dans votre journal, ce matin, que j'ai pris connaissance de l'information qu'une convocation m'a été effectivement adressée par la police criminelle. Que pensez-vous de cette convocation et des charges qu'elle contient ?
C'est totalement farfelu. Peut-être qu'on cherche à m'intimider, à me faire peur ou à me contraindre à rester hors du pays. Mais si c'est leur intention, qu'ils sachent qu'ils se trompent lourdement. Je suis là (au Sénégal, ndlr) pour une mission bien précise. C'est mon journal qui m'a envoyé. C'est ce que je fais régulièrement chaque mois, je vais hors du pays pour travailler. Et dès que j'ai fini, je rentre tranquillement au pays. Donc, quand je finirai ma mission, je rentrerai chez moi en Côte d'Ivoire. Le fait que l'on ait attendu que vous alliez en mission pour lancer cette convocation ne cache-t-il pas une volonté du pouvoir de contraindre à l'exil un homme gênant ?
Peut-être que c'est leur volonté, mais sachez que je n'ai aucunement l'intention de vivre en exil, à moins de me cacher. Non, non, dès que je finis ce que je suis venu faire ici, je rentre dans mon pays. Probablement au début de novembre. Il n'y a vraiment aucune raison pour que je vive en exil.
La constitution ivoirienne dit qu'aucun Ivoirien ne peut être contraint à vivre en exil. Et moi, je n'ai aucunement l'intention de vivre en exil. Je n'ai aucunement l'intention de me cacher et je n'ai aucunement l'intention de me taire non plus. Pour certains Ivoiriens, vous allez vous jeter dans la gueule du loup si vous rentrez parce que vous seriez sans défense
Non, il ne faut pas dire que je suis sans défense. Il y a le droit qui est là pour moi. On va regarder dans ce que j'ai écrit et on me dira ce qui correspond aux accusations qu'on me porte.
J'ai aussi le soutien de tout le peuple ivoirien qui est encore plus fort et plus précieux cette pression. Donc encore une fois je vous rassure, je rentrerai sans problème. Le droit existe certes, mais avez-vous confiance en la justice ivoirienne ? Avez-vous la conviction que le droit sera dit ?
Il n'y a pas de raison de ne pas avoir confiance en notre système judiciaire. Parce que j'ose croire qu'il existe encore des magistrats dans notre pays qui ont leur conscience professionnelle et diront effectivement le droit si nous sommes en situation de procès.
Je n'ignore pas que l'appareil est fortement contaminé comme tout le reste de la société ivoirienne. Mais je sais qu'il existe encore de vrais magistrats, de vrais hommes de droit jaloux de leur indépendance professionnelle et de leur probité. Qui ont la conscience du devoir et qui savent faire leur travail. Apparemment vous n'êtes pas surpris par cette convocation devant la police criminelle. Il y a longtemps que l'on vous déclare dans la ligne de mire du régime FPI
Effectivement, je ne suis pas surpris. Puisque les menaces, j'en reçois toujours. Je reçois souvent des SMS, e-mails de menace. D'autres personnes viennent me dire amicalement de faire attention, " voici ce qui se prépare contre toi, on veut te tuer, on veut t'assassiner ". Donc je suis habitué, je vis avec. Je ne suis pas surpris par cette convocation. Venance Konan devant la justice pour offense au chef de l'Etat. Pourtant Gbagbo a dit qu'il ne mettrait pas un journaliste en prison ?
Mais qu'est-ce qui vous surprend ? Il y a beaucoup de choses que le Président Gbagbo a promises et qu'il n'a pas tenues. " Donnez-moi le pouvoir et je vous le rendrai ". C'est ce qu'il a dit aux paysans, les paysans ont cru et on a vu le résultat. L'argent du cacao est détourné et gaspillé par une bande de voleurs qui rôde autour du chef de l'Etat. Qu'est-ce qu'il n'a pas dit au sujet de la démocratie, de l'école, des étudiants, de l'assainissement, des finances publiques ? Il nous racontait qu'il était là pour les pauvres, mais les pauvres comment ils vivent aujourd'hui sous le régime de M. Gbagbo ? Ils ne peuvent même pas se nourrir à plus forte raison soigner ou envoyer leurs enfants à l'école. C'est la misère généralisée accentuée par une hausse spectaculaire des prix sur le marché que l'Etat en faillite n'arrive plus à contrôler. Donc, les promesses de M. Gbagbo, on sait ce que ça vaut. Ça n'engage que ceux qui y croient. Venance Konan, qu'est-ce qui vous oppose fondamentalement à M. Gbagbo. Certaines personnes pensent que vous êtes contre lui.
Oui, je suis contre monsieur Gbagbo, je le revendique et je l'assume. Je suis contre lui parce qu'il est en train de tuer mon pays, parce qu'il est en train d'assassiner l'avenir de mes enfants et l'avenir de tous les enfants de Côte d'Ivoire. Ce n'est pas tout, mais je crois que c'est déjà assez de raisons pour être contre ce monsieur. En tant que citoyen, en tant qu'intellectuel vivant en Côte d'Ivoire, je ne peux pas assister à cela et me taire. S'il n'était pas au pouvoir, Gbagbo lui-même ne pouvait pas accepter cela. Je le dis toujours, moi personnellement, sans être issu d'une famille aisée, j'ai pu faire de bonnes études, aussi bien en Côte d'Ivoire qu'à l'extérieur du pays. Je ne peux pas comprendre qu'aujourd'hui où l'on dit que l'Etat a plus d'argent avec un budget qui avoisine les 2000 milliards que nos enfants ne puissent pas faire de meilleures études que nous autres. Regardez nos écoles, nos universités, elles ne conduisent nulle part, l'horizon est bouché. Nos enfants ne peuvent pas avoir de meilleurs emplois que nous autres. Je ne veux pas voir un jour mon fils ou ma fille sur une embarcation de fortune en train de ramer pour aller aux Îles Canaris, ou traverser le désert à pied pour essayer de se rendre en Europe. Je veux qu'ils vivent dans leur pays, qu'ils se développent et se réalisent dans ce pays. Celui qui s'oppose à ce rêve que caressent mes enfants et moi, celui-là je suis contre lui. Tant que M. Gbagbo continuera d'appliquer sa politique qui hypothèque l'avenir de tous les jeunes de Côte d'Ivoire, je serai contre lui. Vous n'êtes pas militant d'un parti politique. L'on se demande, quelle est votre protection, votre rempart pour oser défier un régime aussi intolérable que celui de M. Gbagbo ?
Je crois qu'on n'a pas besoin d'être militant d'un parti politique pour dénoncer l'arbitraire, la dictature, la mort programmée d'un pays et de l'avancée de toute la sous région. Mais ouvrons un peu les yeux et regardons ce qui se passe, chez nous et autour de nous. Combien de temps ça va durer ? Dans ce pays, plus personne n'est heureux, plus personne ne vit décemment à part ceux qui nous dirigent, qui se sont accaparés toutes les richesses et qui nous narguent au quotidien. En tant qu'Ivoirien, notre devoir est de dénoncer cela. Quand Gbagbo était dans l'opposition, il dénonçait cela, il disait que Houphouët était dictateur, voleur et tout le reste. Quand Bédié était au pouvoir, il disait la même chose. Personne ne l'a tué pour ça. S'il estime que c'est son devoir de liquider tous ceux qui le critiquent, qu'il le fasse. Mon devoir à moi en tant que père de famille, en tant que citoyen et intellectuel, c'est de dénoncer tout ce qui menace l'avenir de nos enfants et de mon pays. Moi j'étais fier quand je sortais de Côte d'Ivoire avant l'arrivée de ce pouvoir. J'étais fier de crier que je suis Ivoirien. Mais aujourd'hui, c'est à la limite si je ne me cache pas. A cause de ce pouvoir, le regard qu'on porte sur notre pays à l'extérieur n'est pas bon. Pourquoi ? Parce qu'on a banalisé notre pays, on l'a réduit à rien. Nous sommes devenus le pays des ordures, des déchets toxiques, des milliards de francs qu'on détourne, le pays des tueries sauvages, des assassinats politiques. Mais moi, Venance Konan, je ne peux pas supporter cela. Tant que cela continuera, je me battrai contre ce régime. Je sais que cela ne fait pas plaisir à certains d'entendre ce que je dis, mais en démocratie, on a le droit de dire ce qu'on pense et je dis ce que je pense. Si c'est la peur qui tétanise les Ivoiriens et les empêche de parler, moi, je continuerai de parler et de dénoncer. Si au bout, c'est la prison ou la mort qui m'attendent, je l'accepterai avec sérénité. Mais ma conscience me grondera si je vois et que je ne dis rien. Demain, nos enfants nous demanderont des comptes. L'ambition que j'ai pour mes enfants ce n'est pas de les voir marcher dans les rues ou gérer des cabines téléphoniques. Je veux que mes enfants s'instruisent comme tous les enfants du monde et puissent travailler pour vivre dignement demain. Ce combat-là, je le mènerai tant que j'aurai du souffle. Parce que je reste convaincu que c'est un combat noble et juste. Venance Konan, bientôt de retour au pays ?
Absolument ! Je vais rentrer à Abidjan chez moi et celui qui veut m'arrêter viendra le faire. Depuis ce matin, ils ont été très nombreux les Ivoiriens qui se sont manifestés dès qu'ils ont appris la nouvelle de votre convocation à la police criminelle. Un mot à leur endroit ?
Je leur dis merci pour le soutien et pour le réconfort. J'ai moi-même reçu beaucoup de messages sur mon mail, je sais que beaucoup ont tenté de me joindre sur mon portable. Je remercie du fond du cœur tous ces Ivoiriens, toutes ces âmes généreuses. C'est un soutien qui me donne la force de continuer ce combat. Je leur dis que je ne faiblirai pas, je ne reculerai pas, je ne me laisserai pas intimider. Je les encourage eux aussi à se lever pour dire non. Car l'avenir qu'on réserve à leurs enfants, c'est boucher les trous dans les rues d'Abidjan. Plus on sera nombreux à dénoncer, et plus le pouvoir en place saura que le peuple veut autre chose, un avenir meilleur pour ses enfants.
Interview réalisée par téléphone par
Akwaba Saint Clair

