Transformation du cacao : Pourquoi l’usine de Fulton coince
La voie de l’agro-industrie semble s’avérer sans issue pour la Côte d’Ivoire. Tous ses efforts pour transformer ses matières premières agricoles sont voués à l’échec de sorte que quarante-sept ans après son accession à l’indépendance, le bail que le pays a conclu avec le pacte colonial a encore de beaux jours devant lui. De ce fait, le premier producteur mondial de cacao (1,3 million de tonnes) et le neuvième producteur mondial de café (environ 200.000 tonnes) reste encore une «colonie économique»: un réservoir de matières premières et un déversoir de produits finis; subissant les fluctuations des cours.
La Côte d’Ivoire n’a qu’une seule usine de transformation de café soluble construite à Abidjan, par Nestlé, il y a environ 45 ans dont le tonnage de produits transformés (environ 9.000 tonnes sur 350.000 tonnes de café soluble par an) ne représente que 2,5% de la production mondiale. Dans le cacao, cinq usiniers, Unicao, Micao, Cemoi, Saco et Chocodi appartenant tous à des multinationales (Cargill, ADM, Barry Callebaut), broient 300.000 tonnes de fèves, soit 25%, par an. L’objectif du gouvernement, pour sortir de cette logique de l’exportation des produits bruts ou semi transformés à faible valeur ajoutée, est de transformer la moitié de sa production de cacao, soit environ 600.000 tonnes, à l’horizon 2015.
La Côte d’Ivoire est fortement dépendante du binôme (café-cacao) qui constitue plus de 40% de ses richesses d’exportation. Ne transformant qu’une très faible quantité de cette production vitale à son économie, le pays vend à bas prix ces matières premières à des multinationales qui les transforment en Occident et encaissent ainsi d’énormes plus-values. Au demeurant, les baisses chroniques des cours des matières premières ont des conséquences d’autant plus dramatiques pour la Côte d’Ivoire que le pays sort d’une crise armée. Financièrement, le manque de devises limite les possibilités de relance de l’économie nationale et aggrave le problème de la dette. Economiquement, les fluctuations soudaines et brutales des cours du café vert et du cacao fixés par les bourses étrangères limitent les marges de manœuvre de l’Etat et des entreprises liées à ce secteur, pour établir leurs budgets et les respecter.
Dans l’objectif stratégique de transformation industrielle des matières premières pour les valoriser, Aimé-Henri Konan Bédié avait lancé la construction d’une chocolaterie à Qinke, au sud de la Chine. Ce projet, né de la coopération ivoiro-chinoise, est aujourd’hui gelé. Interrompu par le coup d’Etat de décembre 1999 après un investissement de cinq milliards de nos francs, il avait besoin d’un financement de l’ordre de 2,5 milliards de FCFA pour sa relance. Mais certaines machines achetées pour faire ce beurre de cacao ont été saisies et vendues en Suisse.
Dans cette même veine, Laurent Gbagbo a autorisé le Fonds de régulation du café et du cacao (FRC) à acquérir l’usine de Fulton, aux Etats-Unis. “J’étais vraiment chaud (au sens de déterminé) pour que les dirigeants du FRC achètent l’usine de Fulton. Je pense qu’ils n’ont pas mal fait en l’achetant”, s’est expliqué le Chef de l’Etat qui a poursuivi, le 17 octobre dernier, sur les antennes de la télévision ivoirienne première chaîne: “Le problème est très simple. Au niveau de l’exportation, les Etats ont toujours éprouvé des problèmes (pour pénétrer le marché américain). Regardez les Japonais. Ils ont toujours des problèmes pour exporter sur le marché américain les véhicules Toyota. Ils ont donc créé aux Etats-Unis une société de droit américain qui fabrique des Toyota selon les normes américaines. C’est cela l’idée de Fulton.”
Les observateurs sont unanimes. Le projet d’acquisition de cette usine du Comté d’Oswego (Comté de l’Etat de New York qui abrite la ville de Fulton) est une bonne affaire. Tout comme la Chine est le premier pays au monde pour sa population, les Etats-Unis sont les premiers producteurs et les premiers consommateurs au monde du chocolat et les premiers acheteurs du cacao de la Côte d’Ivoire.
En outre, spécialisée dans la production des matières premières pour les industries chocolatières, l’usine de Fulton a une capacité nominale de torréfaction de 50.000 tonnes de broyage de fèves par an. En 2000, Nestlé USA décide de se retirer du négoce des processus initiaux de torréfaction de la fève de cacao, c’est-à-dire du marché de gros de production du chocolat d’enrobage pour se concentrer sur ses usines de confiseries chocolatières dans un site géographique central des Etats-Unis. En 2003, la multinationale ferme l’usine bâtie sur une superficie de 9,3 ha (dans un domaine de 15,35 ha) qui employait entre 500 et 1.500 personnes selon les époques.
C’est une aubaine pour la Côte d’Ivoire; surtout qu’il y a collusion de deux intérêts. Les autorités politiques de New York ont flairé le danger. Pour amortir l’impact économique et social négatif sur la région, elles ont décidé de faire poursuivre la fabrication du chocolat et de ses dérivés dans cette usine. L’Etat de New York a ainsi consenti à offrir de nombreux avantages économiques et sociaux à tout repreneur. De son côté, l’Etat de Côte d’Ivoire, dans sa politique de gestion des risques, a voulu se lancer dans la transformation du cacao sur le premier marché mondial, pour essayer de prémunir les producteurs ivoiriens contre les baisses vertigineuses des cours et des recettes.
C’EST DONC UNE BELLE OPPORTUNITE. Le FRC a acquis l’usine de Fulton pour un montant de 17 millions de dollars (8,5 milliards de FCFA). Pour son exploitation, la société New York chocolate and confections compagny (NYCCC ou NY3C), de droit américain, est portée sur les fonts baptismaux, en octobre 2003. Les essais de production réalisés en 2005 ont été très concluants quant à la qualité de la production et son acceptation par le marché américain. La production test réalisée a été très appréciée par les professionnels et le grand public new-yorkais. L’usine est donc prête techniquement. Mais la production commerciale de chocolat n’a pas encore commencé. Faute de moyens pour faire face aux besoins d’investissement (arriérés d’exploitation et besoins d’exploitation) pour un coût global estimé en 2006, à 26.576.508 dollars, selon le rapport du Bureau national d’études techniques et de développement (BNETD).
Près de 20 milliards de FCFA ont déjà été engloutis dans cette opération avec des dépenses inutiles, comme les frais de fonctionnement qui s’élèvent à environ 200 millions de FCFA par mois. Partiellement démantelée à l’achat, il a fallu reconstituer l’usine pour la rendre fonctionnelle. Les travaux de rénovation et de mise en marche de l’usine, selon un rapport du BNETD, ont coûté 9,077 millions de dollars (4.538.500000 FCFA). Car, en apprenant que c’est le premier producteur mondial, par l’intermédiaire du FRC, qui est en lice pour reprendre l’usine, Nestlé USA a changé son fusil d’épaule. Pour décourager les velléités ivoiriennes, la multinationale a choisi de démanteler l’usine et de la vendre, non plus en bloc ou en l’état, mais en pièces détachées et à plusieurs acquéreurs.
A la vérité, tout est mis en œuvre pour que la Côte d’Ivoire ne sorte pas des sentiers battus. Les bailleurs de fonds jouent leur partition dans la déstructuration de la filière café-cacao, à l’instar du Cameroun. En Côte d’Ivoire, sous prétexte de combattre leur gestion jugée opaque, l’Union européenne a exercé des pressions pour obtenir la suppression des prélèvements effectués pour le compte du FRC et du FDPCC à l’effet de constituer des épargnes pour les paysans. En Asie, la Banque mondiale a incité des pays à augmenter leur production de café. Ainsi, le Viêt-nam est passé, en dix ans, de 80 mille à 800 mille tonnes (en 2001), entraînant un excédent record de café vert dans le monde et une baisse catastrophique des cours.
MAIS CE SONT LES TRADERS ET LES GRANDS CHOCOLATIERS qui voient d’un mauvais œil l’arrivée de NYCCC sur le marché du chocolat aux couleurs ivoiriennes. Leurs intérêts colossaux sont en jeu. Ils redoutent tous que la Côte d’Ivoire, en accédant au marché américain de l’agro-alimentaire, ne finisse, à terme, par contrôler toute l’économie du cacao et être le seul maître du jeu. Car, en produisant et en transformant industriellement elle-même sa production, la Côte d’Ivoire va se libérer des cours mondiaux généralement dictés par les multinationales et les bourses étrangères, et imposer ses règles du jeu.
Et comme, selon les économistes, “le développement est un processus cumulatif. La réussite dans un domaine ouvre de nouvelles opportunités dans d’autres”, la Côte d’Ivoire représente, avec l’usine de Fulton, une sérieuse menace pour les multinationales. Par la spéculation, elle pourrait non seulement étendre ce genre de projets de transformation aux autres matières premières (café, noix de coco, anacarde, coton, etc.), mais aussi phagocyter plusieurs grandes sociétés. On le voit, Fulton, au-delà des querelles politiciennes à courte vue, est une guerre économique dont l’issue conditionne l’avenir du premier producteur mondial de cacao.
Option : Gouvernance
Le Chef de l’Etat a donné le pouvoir aux producteurs. A son corps défendant, il a été obligé d’interférer dans la gestion de la filière café-cacao. Si, officiellement, Laurent Gbagbo se garde de revenir à la case départ (mais l’aurait-il voulu qu’il n’aurait pu rien faire, placé que le pays est sous les fourches caudines des bailleurs de fonds), il est dépité face à la grande pagaille qui s’est emparée de la mamelle de l’économie ivoirienne. Il a ainsi saisi le procureur de la République près le tribunal d’Abidjan-Plateau pour mener des enquêtes.
Le vrai et récurrent problème de la Côte d’Ivoire réside dans la gestion (toujours compromettante) des ressources publiques. Les Ivoiriens, de tous les bords politiques et de toutes les chapelles religieuses, n’ont pas encore rompu avec la vie de la cigale de la fable. Chantant tout l’été à la différence de la fourmi, ils dépensent sans compter; mangeant leur blé et celui de tout le monde en herbe. C’est pourquoi, au moment où le chômage des jeunes bat tous les records, certains d’entre eux, au lieu de réaliser des investissements rentables, ont préféré inventer les concepts improductifs de “prodada”, de “farot farot” et de “travaillement”. Pour gaspiller l’argent. Et sacrifier au m’as-tu vu.
La Côte d’Ivoire a contracté un mariage d’amour avec la mauvaise gouvernance. Au point que les poches de moralité, trahissant tous les espoirs placés en elle, donnent des signes évidents et flagrants d’essoufflement. “Griller les arachides” au sens de se livrer à des prévarications traverse tellement les époques et survit tellement aux régimes que la gabegie et les détournements de deniers publics sont devenus la seconde nature des Ivoiriens. Hier, le scandale mémorable des complexes sucriers a rendu l’économie nationale diabétique. Le miracle ivoirien a pris alors l’allure d’un mirage vertigineux avec la mise du pays sous ajustement structurel. Aujourd’hui, le scandale des chocolateries, consécutif à des légèretés et des dysfonctionnements inacceptables, expose les producteurs et le pays tout entier à un braquage. Résultat, ce pays aux énormes potentialités et “assis sur un matelas financier”, selon les mots du président de l’Assemblée nationale, voit sa richesse fondre comme beurre au soleil. Pendant que quelques individus roulent carrosse. Et se sucrent sur le dos de l’Etat.
Ferro M. Bally



